La grotte des Korrigans - légende bretonne

Oh, Pierre-Marie, tu dors debout on dirait, il est grand temps de rentrer chez toi !
Pierre-Marie eut un sursaut : il se vit là, avec son grand râteau au milieu des marais salants.. il se sentait épuisé...
- C'est vrai, se dit-il, il fait presque nuit, j'ai dû m'endormir sur mon travail !!
D'un oeil inquiet, il regarda autour de lui et jugea que son tas de sel était assez gros et qu'il avait bien mérité son salaire. C'était heureux, car son salaire suffisait déjà à peine à le nourrir et il était affamé.
Il laissa là son râteau et rentra chez lui.
Le ciel était sombre et tourmenté, la tempête guettait et Pierre-Marie pressa le pas. Il passait près du menhir quand il entendit soudain une plainte :
- Oooooh ! Oooooh...
-Allons bon, se dit-il, voilà que je dors déjà et que je rêve..j'ai cru entendre le menhir gémir !!
-Ooooh ! Oooooh, Y a t-il quelqu'un ?
Ah ça alors, Pierre-Marie ne rêvait donc pas, c'était bien une voix. Il fit le tour du menhir et aperçut une petite vieille, adossée à la pierre.
- Je me suis foulé la cheville, gémit-elle d'une tout petite voix.
- Ce sont des choses qui arrivent, la consola Pierre-Marie, mais ne vous inquiétez pas, ce n'est pas grave. Dîtes-moi où vous habitez et je vais vous ramener chez vous.
- J'habite près de la baie de Scal.
-Oh, c'est bien loin, réfléchit Pierre-Marie - pour ce soir il vaut mieux que je vous emmène chez moi - dépêchons-nous car le temps menace et il va faire bientôt nuit. Il chargea avec un peu de peine la vieille sur son dos et fut stupéfait de fléchir sous le poids.. Dieu, qu'elle était lourde !!
Sans rien dire, il commença à marcher bravement. Mais il faut bien avouer que plus il avançait plus elle lui semblait pesante.
Au bout d'un moment, Pierre-Marie dut s'arrêter pour souffler : il n'en pouvait plus.
- Comment une aussi petite femme peut-elle être d'un tel poids, soupira-t-il...
- Je sens que tu es exténué, dit la vieille, tant pis, laisse-moi là.
Mais Pierre-Marie n'était pas un garçon à se laisser décourager, il proposa à la vieille d'attendre un peut et il courut jusque chez lui pour ramener son âne. 

L'âne ne trouvait pas la vieille trop lourde, à ce qu'il semblait et il la porta gaillardement jusqu'à la maison.
Là, Pierre-Marie la fit asseoir et lui massa la cheville :
-J'ai honte, avoua-t-il, mais il ne me reste qu'un croûton de pain à vous offrir, prenez-le, moi je n'ai pas très faim...
Puis, il lui souhaita le bonsoir et lui laissant son lit, il alla dormir dans la paille avec son âne.
Lorsqu'il s'éveilla le lendemain matin, Pierre-Marie se trouva tout étonné de se retrouver sur la paille avec de plus la faim au ventre, puis tout lui revint en mémoire.
-Allons voir comment va notre blessée, se dit-il.
Il courut à la maison et resta stupéfait car il n'y avait plus personne - la vieille était déjà partie sans rien dire...
Sans rien dire, c'est vrai, mais en laissant sur la table un grande clé, une clé brillante comme le soleil et transparente comme l'eau d'une source.
Pierre-Marie la prit dans ses mains : elle avait la légéreté d'un pétale de rose... C'était une très belle clé,mais que pouvait-elle bien ouvrir ?
Le garçon réfléchit, mais aucune idée ne lui venait alors il déposa la clé dans son armoire et s'en fut au travail..
Sur le chemin, il aperçut de loin une chose qui traînait par terre.. inquiet, il s'approcha : c'était son voisin Hervé !!
Pierre-Marie n'aimait pas beaucoup son voisin Hervé, toujours grincheux, toujours à se plaindre.. mais là, Hervé semblait se plaindre à juste raison, car il était couvert d'ecchymoses... Que t'est-il arrivé voisin, demanda-t-il ?
- Oh, ces maudit Korrigans ! ils m'ont battu comme plâtre, j'ai mal partout.
- Quoi ? Pierre-Marie était étonné car d'ordinaire les Korrigans n'attaquaient pas le premier venu sans raison.. mais qu'avais-tu donc fait ?
- Mais rien !
- Comment rien ? ils t'ont battu pour rien ?
- Ils m'ont dit que c'était parce que je n'avais pas secouru leur reine qui s'était foulé la cheville hier au soir.
-Ah... dit Pierre-Marie - et c'était vrai ?
- Bah ! tu penses bien que si j'avais su que c'était la reine des Korrigans, je l'aurais secourue, mais j'ai cru que c'était seulement une pauvresse - tu vois bien, je n'ai rien à me reprocher.
- Hum, hum... murmura seulement Pierre-Marie.
Donc, c'était la reine des Korrigans.. mais alors la clé... est-ce que ce serait la clé de la grotte des Korrigans dont on parlait dans tout le pays ! seulement voilà : personne ne savait où était l'entrée de cette grotte.

Pierre-Marie trouva le temps bien long jusqu'au soir, et jamais son travail ne lui avait paru plus pénible. Enfin, il posa son râteau et courût jusque chez lui pour prendre la fameuse clé et il se dirigea vers la mer. Arrivé là, il resta perplexe : nulle part on ne voyait le moindre trou, la moindre porte encore moins un trou de serrure. Il sortit la clé de sa poche et la regarda : c'est alors que le dernier rayon de soleil frappa la clé qui renvoya la lumière sur les rochers et ... voilà que le reflet du soleil découpait dans la roche, la forme d'une serrure ! Sans réfléchir, Pierre-Marie se précipita et introduisit sa clé.. la roche s'ouvrit !
Pierre-Marie demeura pétrifié à l'entrée de la grotte : les parois étaient de cristal et diffusaient une douce lumière. Le sol était tapissé de poudre d'or et près de l'entrée, des Korrigans jouaient avec des boules de pierres précieuses, tandis que d'autres se balançaient sur des fils de soie.
Au centre de la grotte, dans une auréole blanche, trônait une femme jeune et très belle et Pierre-Marie crut n'avoir jamais rencontré une telle beauté, mais elle lui dit:
- Tu ne me reconnais pas ? je suis la petite vieille que tu as portée sur ton dos - tu as été très bon et très généreux, et je t'ai prêté ma clé, mais il faut maintenant que me la rendes, car tu ne peux pénétrer qu'une seule fois dans cette grotte. Tu vois ces deux grands sacs ? décroche-les et remplis-les de tout ce qui te fera envie - toutefois, n'oublie pas ceci : au lever du soleil tu dois être de retour chez toi.
Pierre-Marie pensa qu'on n'était qu'au soir et que rien ne pressait, il commença prudemment à cueillir quelques fleurs d'or au coeur de diamant, des lianes d'argent, des pierres précieuses qui traînaient un peu partout et finit en complétant ses deux sacs avec quelques pelletés de poudre d'or.
Puis il posa sa charge près de la porte.
Il avait tout son temps, il regarda avec amusement les Korrigans jouer et se balancer et comme on l'interrogeait, il commença à raconter sa vie : ses parents qui étaient morts, son âne qui était la meilleure des bêtes...;
Il réagit soudain, se rappelant qu'il était dansla grotte et que, s'il faisait clair comme en plein jour, la nuit depuis longtemps était tombée dehors.
Il s'excusa, chargea ses sacs et partit rapidement.
Hélas ! il s'aperçut que les permières lueurs du jour éclairaient déjà la plage alors il se mit à courir dans les rochers.
Au lever du soleil, avait dit la reine, tu dois être chez toi  - 
Vite, vite !! déjà il faisait bien clair, vite, vite !!
Sa maison lui semblait bien loin, trop loin, Pierre-Marie n'en pouvait plus de galoper - ses jambes tremblaient de fatigue et il trèbuchait sur le chemin.
Au moment où il passait devant le menhir, il s'aperçut que le soleil pointait à l'horizon. Il se jeta à genoux, creusa sous la grosse pierre de toute la force des ses ongles et y cacha le sac. Il saisissait le deuxième quand un rayon de soleil le frappa et le sac se dégonfla comme une baudruche et s'affaissa, il était vide !!!
- Un sac d'or de perdu ! se lamenta Pierre-Marie, tout ce travail pour rien. Puis, il pensa que l'autre était sauvé et qu'après tout, c'était bien suffisant comme ça.
Il rentra chez lui, en imaginant que la nuit suivante,il pourrait aller récupérer son sac.
Il attendit avec impatience le coucher du soleil, et fila d'une traite au menhir - il creusa et tira sur le sac... qui ne voulait pas venir. Il creusa encore et tira de toutes ses forces,mais le menhir ne voulait pas lui rendre son trésor. Ses mains s'écorchaient sur les cailloux et le sac ne bougeait pas.
Pierre-Marie se laissa tomber au pied du rocher - il avait travaillé toute la nuit pour rien...
A ce moment Hervé passa par là :
-Tiens qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il avec curiosité ?
-Oh Hervé, aide moi s'il-te-plait, et je te donnerais la moitié de ce que contient ce sac.
Sans réfléchir et sûr qu'il allait faire une bonne affaire, Hervé se mit aussi à tirer sur le sac qui résista tout autant.
-Que faites-vous, demanda une petite voix près d'eux ?
Pierre-Marie leva la tête et vit une fillette qui se tenait devant eux.
-Aide-nous toi aussi et tu auras ta part !
-Non, pas du tout, grogna Hervé, nous n'avons pas besoin de toi, ça ne te regarde pas, fiche le camp d'ici !!!
Mais sous ses yeux ébahis, voilà que la fillete se transforma d'un coup en vieille femme, la vielle femme qui... Hervé poussa un grand cri et se sauva en courant...

Reconnaissant la reine des Korrigans, Pierre-Marie soupira :
-Tout est de ma faute, entièrement de ma faute...
-Tu as raison, dit la reine, mais tu n'es pas un mauvais garçon. Bien des hommes ont échoué avant toi parce qu'ils perdaient du temps à vouloir ramasser trop d'or. Toi, tu as seulement oublié que le temps passait, aussi je te donne ce petit cadeau, pour te consoler.
Pierre-Marie prit le paquet que la reine des Korrigans lui tendait et courut chez lui avant de l'ouvrir... Hélas, il n'y avait qu'un seul plat de bois.
Il soupira .. avec toute cette histoire, il n'avait pas pris le temps d'acheter à manger et la faim le torturait. Bien sûr, il ne pouvait pas avoir de faisan, ni de langouste, de fruit ni de gâteau, mais il avait assez d'argent pour un morceau de pain....
Pierre-Marie ouvrit les yeux et ébahis regarda : voila que dansle plat de bois où il avait posé son morceau de pain, étaient apparus les faisans, les langoustes et les beaux fruits, les gâteaux à côté du crouton de pain.
Il vit encore des asperges, un cuissot de chevreuil, ils débordaient du plat..;
Pierre-Marie éclata de rire : à quoi bon l'or du sac ? il avait là tout ce qu'il lui fallait pour lui, pour une femme et des enfants quand il se marierait !! peut-être aussi pour tout le village ?
-Merci, merci, s'écria-t-il en riant.
Il espéra que la reine l'avait entendu mais jamais il ne la revit.
Et le sac ??? on dit qu'il est encore sous le menhir.. si le coeur vous en dit, allez y voir ....



Article ajouté le 2008-03-14 , consulté 37 fois

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