Les deux bossus et les korils

Banéad commençait à regretter d'avoir choisi de traverser la lande pour revenir au village. A pareille heure, cela pouvait être au péril de sa vie.
Il tenta de déceler tous les bruits qui pourraient l'alerter mais le vent l'empêchait d'entendre. Il savait que, par contre,les Korils avaient eux de bonnes oreilles et que le battement des sabots sur le chemin ne leur échapperait pas. Banéad se déchaussa vivement et continua pieds nus. Le froid de la nuit lui glaçait les pieds mais il fallait se dépêcher. Il s'arrêta soudain : dans le lointain, on entendait comme une musique, des voix. Il faillit rebrousser chemin mais dans le noir de la nuit, il aurait beaucoup de mal à retrouver sa route. Par contre, tout droit, il connaissait si bien le sentier qu'il n'avait pas besoin de lumière.
Le coeur battant, il choisit finalement de continuer, mais en prenant soin de soulever la fourche de son épaule, et de la brandir bien en évidence devant lui : les Korils, à ce qu'on disait, détestaient les fourches et ne s'en approchaient jamais.
Les voix lui parvenaient maintenant de plus en plus distinctement. Si c'étaient bien les Korils qui commençaient à danser sur la lande, il n'y avait plus qu'à prier pour que la fourche soit une bonne défense. Sinon, Banéad serait entraîné dans la ronde  infernale et il en mourrait, il le savait. Non, c'était trop dangereux, il fallait s'en retourner...

Mais voilà que la chanson parvenait de plus en plus clairement aux oreilles de Banéad. Il se rendit compte qu'il ne pouvait plus changer de route, qu'il n'avait plus assez de volonté pour revenir sur ses pas. La chansons l'attirait, il allait droit vers elle, impossible de s'en empêcher.
- lundi, mardi, mercredi, disaient les voix.
Banéad approchait, il voulait s'enfuir, mais il avançait toujours, il voulait se boucher les oreilles, mais il ne pouvait le faire, il entendait cette chanson, toujours la même chanson :
-lundi, mardi, mercredi...
Banéad s'arrêta près d'un  rocher : là, devant ses yeux effarés, les Korils tournaient en se tenant par la main sans s'occuper de lui.
Comme au bout d'un moment, personne n'avait encore regardé de son côté, Banéad se rassura, puis il se pris à fredonner dans sa tête, les paroles de la chanson des Korils - lundi, mardi, mercredi...
C'est un peu court, se dit Banéad, et sans même s'en rendre compte, voilà qu'il se met à chanter à la suite :
- jeudi, vendredi, samedi....
Les Korils s'arrêtèrent tout net.
- Il sait continuer la chanson !! s'écrièrent -il, il la sait !!
Ils entourèrent Banéad qui se mit à trembler de tous ses membres et à regretter sincèrement d'être là.
Au bout d'un moment, il remarqua que personne ne le touchait à cause sans doute de sa fourche qu'il tenait à la main et il comprit ce qu'on lui demandait :
- apprends-nous, apprends-nous la suite de la chanson.
Très étonné et effrayé, Banéad hésita - devait-il s'enfuir ? rester ?
Machinalement il répéta : jeudi, vendredi, samedi....
Et il recula pour tenter de se mettre à l'abri, mais les Korils ne semblaient pas agressifs, ils avaient au contraire l'air tout à fait ravi.
Les Korils donc, n'avaient pas l'air fachés, mais au contraire, ils se mirent à crier :
- Voilà longtemps que nous attendons que quelqu'un nous dise la suite.. il mérite une récompense !!
- Quelle récompense ? demandé Banéad ?
-Ce que tu voudras qui soit en notre pouvoir : nous te proposons de choisir entre richesse et beauté.
Banéad resta songeur, un peu d'argent ne lui ferait pas de mal, car sa bourse était souvent plate, mais aussi peut-être y avait-il plus important que l'argent : depuis sa naissance il portait une bosse dans le dos qui le gênait bien.
- Serait-il possible qu'on enlève cette bosse, demanda-t-il timidement, que je devienne enfin droit ?
- Tu est sur de ne pas préférer la richesse ? dit l'un de Korils.
- Je ne choisis pas la richesse, confirma Banéad.
- Bien, alors pose ta fourche et viens avec nous.
Banéad se sentit soudain très inquiet : se séparer de sa fourche, ne serait-ce pas un erreur impardonnable ? allons, se dit-il qu'ai-je à perdre ? jamais une telle occasion ne se représentera jamais dans ma vie.
D'un geste décidé, il posa sa fourche et saisit les mains qu'on lui tendait. Aussitôt, il se trouva entraîné dans une danse folle, qui tournait, tournait, si vite, que ses pieds n'arrivaient plus à toucher terre.
Mais quand la ronde s'arrêta enfin, il n'y voyait plus clair et ne savait plus où il était.. la tête lui bourdonnait, il se redressa et ... il avait grandi !! il n'avait plus sa bosse qui lui courbait le dos !! Banéad se mit à rire de bonheur... Jamais de sa vie il ne s'était senti aussi heureux, il voulut remercier les Korils, mais quand il se retourna, ils avaient disparu. 

 



Article ajouté le 2008-02-27 , consulté 40 fois

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